Nouvelles d'avril

Publié le par Benjamin DURIEZ

    Un peu de motivation pour donner quelques nouvelles avant qu'elles ne soient faisandées.

    Parlons du mois d'avril, puisque c'est là que nous nous étions arrêtés... Et bien à ma surprise, il pleut (dès le 3 avril). Ce sont de toutes petites pluies, peu intenses, mais sans être anormal ça ressemble à une sorte de bouleversement climatique. Comme il y a des trous dans la tôle de mon toit, j'ai essayé de coller ça, mais ça continue au niveau de la faîtière, juste au-dessus de mon lit... Je remarque que je deviens comme les Camerounais : tant que la situation est supportable, on supporte, on débrouille. Et je crois que j'attendrai que les pluies soient trop fortes pour réparer réellement.
    A présent j'ai un lit. Grande évolution. C'est ce qu'on appelle un "lit - village", fabriqué avec des fines branches de bois, la corde est remplacée par de l'écorce... C'est exceptionnel car je l'attendais pour enfin pouvoir dormir dehors et arrêté de suer corps et âme dans la fournaise de ma chambre tôlée. Dormir dehors... Que c'est bon, dans la nuit africaine si intense, avec les seules étoiles pour réverbères quand la lune est tapie. Chaque réveil est délicieux, la fraîcheur caressante (que vous trouveriez sûrement déjà trop chaude, mais on s'habitue).

    Les week-ends :
    - Tokombéré
    Stéphane, le volontaire DCC de Makak étant là, j'en ai profité pour l'accompagner à Tokombéré, un peu au nord de Maroua où se trouve un couple de volontaires, Pierre et Emilie, partis avec une petite fille, Jeanne, née le 18 août 2007. Ils sont très bien installés, la petite est l'attraction de tout le village et supporte très bien cet environnement africain. Elle est adorable, sage et très vive. Emilie la porte au dos et nous a convaincus d'utiliser (plus tard) des couches lavables. Pierre monte un atelier de formation en menuiserie et Emilie donne des cours à l'Ecole Primaire et au Collège (collège et lycée privé ; on dit Lycée quand c'est collège et lycée public).

    - Mouda
    Le deuxième week-end d'avril, nous avons reçus à la maison la fille de Yaouba, Méda, âgée de 6 ans et la mère de l'enfant, Didja. Le samedi matin, j'ai fait quelques courses à Maroua. Ensuite, j'ai travaillé pour un gros projet pour l'Union Européenne (près de 300.000 € sollicités). Le soir, tout le monde au Survoltage pour un "jus" (Coca, Top pampelemousse, grenadine, ananas ou citron mais ne rêvez pas, rien de naturel et rarement autant de choix). Le lendemain matin, j'ai eu ma première (et unique pour le moment) leçon de moto avec Yaouba. Quelques difficultés à doser le lâcher d'embrayage et de grosses accélérations non maîtrisées... Ensuite, j'ai dû travailler car le Délégué départemental du Ministère de l'Eau était là pour repérer le site de notre projet d'adduction d'eau. Ma mission ne comprend pas de jours de repos et c'est un domaine où il faut être disponible, personne ne respectant les jours chômés!
    Ce week-end était un peu particulier, car passé par nos visiteurs devant la télé. Difficile de les faire décrocher et d'entamer la conversation. La communication est parfois très réduite, cela est attristant entre parents et enfants. L'organisation familiale est vraiment étrange. Il faudra que j'observe mieux pour vous en dire plus, sans trop me tromper.

    - Maroua
    C'était la fête des Guizigas, "mon" ethnie. L'objectif est de promouvoir leur culture. Ils essaient d'être actifs, mais comme dans toute organisation, les Camerounais (et les Africains en général) affectionnent la bureaucratie, le titre et le respect induit. Et, avis personnel, ça plombe beaucoup d'initiatives. Pour l'équipe de football des apprentis de la Fondation Bethléem, ils vont se constituer en Bureau Exécutif avec le Président, le Vice-président, le Trésorier (où est l'argent dans l'histoire?) et même un Commissaire aux comptes!! Et les joueurs?? Cela s'applique pour chaque organisation... Dans un pays où la corruption règne, c'est quand même comique.
    Bref, retour aux Guizigas. Ils ont dansé en mode vibreur comme toujours, le samedi matin, c'était les discours au Stade et encore des manifestations culturelles d'apparât. Et la boisson, la fête... J'ai aussi fait l'ascension de la montagne Maroua de nuit, profitant de la lumière somptueuse de la pleine Lune. La rumeur de la ville partiellement assoupie était splendide, le tout couronné par un astre d'ivoire nocturne.
    Le reste du temps, j'ai eu quelques rendez-vous, j'ai profité de l'orphelinat Daniel Brottier et j'ai mesuré le village voisin de Moussourtouk (projet d'électrification).

    - Mouda again
    Comme on n'est rarement aussi bien que chez soi, je reste à la maison. Bon, le samedi j'ai fait quelques courses alimentaires à Maroua, déjeuné chez Umberto et sa femme Kapsiki Françoise. Puis retour Mouda où un drame s'était produit. Deux enfants de l'école des sourds s'étaient noyés durant une sortie à Maga. Le corps de l'un gisait à l'infirmerie de la Fondation quand je suis arrivé. Trop de fautes graves ont été commises pour les détailler, vous prendriez les gens d'ici pour des fous, mais c'est aussi leur façon de faire et "on va faire comment?". Une semaine est passée depuis, les funérailles ont eu lieu dans les villes respectives des enfants. On n'en parle pas trop entre nous, tout le monde regrette tellement que le cours des choses n'aient pas changé... il aurait fallu si peu. Mais au village, on parle sorcellerie car les rites avant d'entrer dans l'eau devaient être respectés, le chef du village aurait fait une intervention magique pour permettre de retrouver le second corps, etc. Je n'ai pas vu les parents, j'imagine leur douleur, et en même temps, ici c'est aussi la vie. Je sais très bien ce qui se serait passé en France dans un tel cas... Le samedi soir, j'ai veillé pour attendre l'autre Yaouba qui mange chez nous, il est professeur et Directeur Adjoint de l'école des sourds. Il était tellement marqué. On vit avec des ombres...


    La mission :
    Je suis toujours dedans, jusqu'au cou! Je me suis dit que j'allais vous parler en détail uniquement des projets financés. Sinon, on n'en finira pas, j'en ai déjà fait une quinzaine... Et heureusement ça commence à venir.
    Tout d'abord, nous sommes heureux que le projet de Jérôme ait trouvé un bailleur de fonds (l'Organisation Internationale de la Francophonie). Il a donc entamé les forages, les bassins. On le sent léger... Près de 8 mois d'attente, alors qu'il pensait attaquer immédiatement les travaux. Il aura ainsi appris à chercher des financements.
    Pour moi, aussi près de 8 mois d'attente. J'ai au moins noué de très nombreux contacts avec de grands partenaires (cela doit se confirmer d'ici peu). Je participe au renforcement de la Fondation en mettant mon oeil dans la comptabilité, les statuts, l'organisation. J'essaie d'aboutir à du concrêt dans des domaines autres que les projets. Et aussi, ça y est j'ai eu mon premier financement (en tout cas l'accord de principe, je suis en attente de la somme exacte). C'est un projet avec l'Ambassade des Pays-Bas pour faciliter l'autonomie des handicapés, en complément de ce que la Fondation fait déjà. Il s'agit de sélectionner des patients de la rééducation très vulnérables et démunis et de leur fournir des tricycles (30) pour rendre possible leurs déplacements quotidiens (eau, école et tant d'autres choses "normales") et 7 machines à coudre adaptées au handicap de jeunes filles de notre atelier de formation (ainsi elles pourront créer leur propre atelier). C'est un tout petit projet, mais ce sera vraiment utile (sans cela, le prix des tricycles est inabordable, il faut l'aide d'un "parrain").
    Par contre, 2 projets à l'Ambassade de RFA ont été refusés car tous les crédits avaient été utilisés. Apparemment, l'un concernant 4 puits les intéressent pour la prochaine fois. A suivre...

    La vie quotidienne :
    Ce mois fut marqué par les deuils car en plus des deux jeunes sourds est mort un petit orphelin de la crèche, arrivé trop dénutri pour que nous puissions améliorer la situation. Et le 1er avril, l'oncle de Martine (femme de Thierry) est mort. Avec Thierry, nous avons amené le cercueil au village et passé l'après-midi au deuil. Il s'agissait d'un Toupouri (et oui c'est le nom d'une ethnie locale). Lorsque nous sommes arrivés, les hommes faisaient le tour de sa case en dansant en rang, lance à la main. Immédiatement, je me suis senti bouleversé alors que je n'avais jamais vu le défunt. Les chants et les cris vous remuent l'estomac. Assis près du père de Martine, j'ai vu arrivé un à un les voisins, les amis, tous se mettant à courir de loin en criant, en hurlant, en pleurant pour ensuite faire quelques tours de case en soliloquant une litanie. Pendant ce temps, des hommes creusaient la tombe à côté de la concession. Nous buvions le bil-bil et avec Thierry essayions de comprendre ces comportements.
    Il faut avouer une chose : les gens ici ne sont JAMAIS démonstratifs. Ils peuvent rire oui, mais ne montrent pas leurs sentiments, surtout tristes. Yaouba ne parle qu'à peine à sa fille, il a vraiment parlé à son père pour la première fois à ses 17 ans. Il y a donc peu d'échanges familiaux tendres. Et en apparence, que peu d'amour et aucune tendresse. Même (surtout!) entre mari et femme.
    Pourtant, à la mort, c'est le déballage et en fait l'étalage. Pour le cas de l'oncle de Martine, personne n'avait payé le nécessaire pour le faire soigner quand il était encore temps. Il est mort. On le regrette après coup, pour être tranquille avec son esprit? pour montrer à la communauté qu'on l'aimait énormément, plus que les autres? Je ne sais pas. Mais au moment des funérailles (de quelques mois à plusieurs années après la mort, selon le temps pour réunir les fonds nécessaires à cette immense fête), les gens vont être capables de dépenser des fortunes alors qu'ils n'avaient pas bougé du vivant du défunt.
    Une chose est sûre : ici avec le climat on vit à l'extérieur et donc on se regarde énormément et le congossa (commérage) est un sport, particulièrement à Mouda. Le paraître est donc important.

    A part ces nouvelles pas très gaies, je continue à profiter de la vie en brousse, je passe pas mal de soirées au Survoltage (j'ai peur que mon budget bière ne dépasse le budget alimentation solide). Je regarde des films, lis un peu (les Frères Karamazov en ce moment, très doucement). J'apprends la cuisine locale.

    Sans conclusion, bonsoir!
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