La Fondation Bethléem a 10 ans...

Publié le par Benjamin DURIEZ

J'ai trop de choses à vous raconter depuis mon dernier message. La magie opère en moi, peu à peu, tout concourt à me faire palpiter le coeur. Les paysages des alentours de la Fondation que j'ai admirés ce week-end, la grande fête pour l'anniversaire de la décennie du centre... La vie quotidienne qui s'écoule, l'omniprésence des enfants, leurs sourires, leurs petites et grandes peines, leur histoire si attachante.

Je n'ose presque pas vous parler de ces deux jours passés à fêter les succès de la Fondation. Je reste émerveillé par les témoignages reconnaissants des gens secourus, les sincères remerciements, la foule nombreuse qui s'était déplacée de tous les villages (en partie pour profiter du repas et du bil-bil).

Cela a commencé avec la finale du tournoi de football lundi soir, avant que ne tombe la dense nuit africaine. Entre deux commentaires en franco-dialecte, on m'a fait analyser la fin de la rencontre, et notamment la différence entre les jeunes joueurs africains et ceux européens... Vint ensuite la remise des prix, les finitions des décorations, le début de l'effervescence de la soirée attendue, l'affluence progressive. Et à l'heure prévue, le début des réjouissances.
La soirée était prévue pour les chorales des différentes paroisses, entrecoupées de témoignages de pensionnaires, du personnel, de responsables. Un moment éprouvant sur le plan de la température, les gens se pressant de plus en plus, s'agglutinant aux étroites fenêtres, leurs yeux brillant à la lueur des pâles néons. Nous devions être plusieurs centaines, la foule grossissant au fil de la nuit et des réactions enthousiastes. Je m'installe au milieu des jeunes sourds et malentendants afin de m'entraîner. Miracle, la communication devient possible, encore un peu laborieuse! Pendant ce temps, chaque chorale use de tous ses talents pour faire vibrer la foule par ses déguisements, ses instruments, ses danses. Ici, l'une d'elle est particulièrement prisée chez les Guizigas : il s'agit d'un mouvement de transe se concentrant au niveau des épaules, dans une explosion de cris aigus de femmes. Le reste du corps tente de résister aux ondulations pour amplifier l'impression du geste. Je me prenais à l'imiter, debout sur mon banc au fond du préau, amusant tous les Camerounais me tapant alors bruyamment la main tout heureux de me sentir avec eux.
Nous avons résisté à la chaleur intense, détrempant nos habits longs (moustiques obligent) afin de voir vainement Joseph, moine bengali vivant ici, qui avait prévu de faire un démonstration de danse traditionnelle de son pays (le Bangladesh, bravo pour ceux qui suivent). Malheureusement, la "cabine technique" a par mégarde enregistré ce qui se passait sur scène par dessus la bande de sa cassette. Il avait l'habit de lumière, les parures, le maquillage... Quelle déception! Pour lui et pour nous, ses premiers fans.

Le lendemain, journée phare des commémorations... Cuisine à 6h pour les filles (héhé!), nous suivons peu après pour parfaire la décoration, afin que les officiels voient un centre paré de mille feux. La télévision camerounaise est présente, une caméra numérique familiale pour tout outil. Les enfants sont trop heureux d'être mis à l'honneur, vêtus de leur plus beau pagne, chemise ou costume pour les plus âgés. Moi-même, j'ai revêtu le pagne choisi par le personnel. Je me suis fait taillé sur mesure l'ensemble pantalon et haut traditionnel pour la modique somme de 7.000 FCFA (seulement 2.000 pour le tailleur de Mouda qui fait du bon boulot, je fais la pub). Je sens que depuis que les gens m'ont vu en habit, ils me font de plus en plus confiance, m'intègre, me salue, me reconnaisse comme quelqu'un de moins lointain (ce soir au petit marché à bil-bil j'ai bu beaucoup à l'oeil, les gens étant trop heureux de me faire partager leur calebasse tiède emplie de ce doux breuvage).
Cette deuxième journée commence avec l'accueil des personnalités : évèque, maire de l'arrondissement, chefs de village, préfet, sous-préfet, sa majesté le lamido (chef traditionnel provincial), adjoints... Des erreurs protocolaires ont commises je pense car d'emblée le maître de cérémonie, fermier du centre en costume cravate magnifique, s'excuse pour le placement défectueux. Personne ne s'offusque trop fort. Les témoignages reprennent, avec les discours officiels. Celui du Père Danilo, le fondateur, est vraiment émouvant, celui-ci dévoilant comment il en est venu à se pencher sur les plus petits d'entre nous par le handicap et leur dénuement, mais les plus grands par leur courage. La messe s'enchaîne, longue (beaucoup trop car tout est traduit en dialecte) mais les chants de la chorale du village sont là pour m'emporter là où j'ai toujours voulu me trouver, en Afrique noire, intense, aux cris d'un autre âge des femmes. Le moment de l'offrande est particulièrement animé, un groupe de femmes s'approchant, des victuailles sur la tête, dansant, vibrant et chantant jusqu'à l'autel. Il y a bien 500 personnes, femmes, enfants, vieillards, musulmans, massées à participer. La messe se termine enfin, laissant enfin place à un autre repas plus terrestre mais mérité. Du riz, de la viande avec un sauce tomate que nous partageons dans de grands plats, à la main, au milieu des enfants de l'école maternelle et des aveugles du centre de Maroua (je suis chargé de monter un dossier pour eux), fuyant le protocole cérémonieux des autorités.

Et peu à peu la foule se "disloque", comme l'annonçait le programme. Chacun repart avec le bilan chiffré des 10 ans d'activités de la fondation Bethléem de Mouda, le ventre plein, la soif étanchée, les lèvres encore humectée de la dernière gorgée de bil-bil.
Nous sommes enfin tranquilles, la Fondation ayant bien accueilli plus de mille personnes. Nous goûtons à un petit repos, en attendant de repartir pour vivre la fête entre nous, membres de la Fondation. Beignet et bil-bil non fermenté partagé avec les enfants, et que vibre la nuit aux centaines d'étoiles luisantes, la lune s'étant dissimulée pour l'occasion. La musique (couper-décaler ivoirien trop souvent, pour ceux qui connaissent) a remplacé les chorales de la veille et la messe du matin. Je m'amuse comme un petit fou avec les éducateurs, les enfants, et même les sourds s'y mettent, au rythme des vibrations qu'ils ressentent dans leurs pieds. Et la fatigue gagne enfin la partie...

"On s'était dit rendez-vous dans 10 ans"! Pourquoi pas? Une chose est sûre : la Fondation ne doit pas cesser d'exister tant que la situation de l'Afrique demeure. Pour avoir vu un des enfants handicapé physique et mental de la Fondation dans son village ce week-end, je comprends combien d'amour il faut donner, combien d'attention est nécessaire et précieuse. Ici la différence coûte trop cher dans une logique de survie, de misère. Pourvu que jamais la Fondation n'ait à se désengager, car tous les pensionnaires trouveraient un destin bien sombre.

Pour illustrer ce petit compte-rendu, n'hésitez pas à visualiser les photos que je mets en ligne.
Merci pour les messages sur ce blog, les mails. C'est un plaisir de vous décrire mon quotidien, c'est un plaisir plus grand encore de vous lire.
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