Session de rattrapage n°3 - first part -

Publié le par Benjamin DURIEZ

Toujours en retour vers le futur...

    Je suis donc dans le taxi avec François Noah, rencontré la semaine précédente. Il est vraiment sympathique, je lui demande pour un bon prix (celui qui donne le sourire à tout le monde) de venir chercher Sophie, ma fameuse visite de France. Je découvre l'aéroport de Yaoundé - Nsimalen, très bel édifice. Je suis très heureux, impatient de pouvoir faire découvrir mon nouveau pays à ma petite amie. Voilà, c'est dit et annoncé. Et même si je m'en étais peu ouvert jusqu'ici, vivre dans cet ailleurs si différent, avec le coeur partagé entre tant de nouveautés et le désir de voir le visage aimé, est difficile. Quotidiennement, un peu seul, mélancolique. Mais le tourbillon de la découverte est assez fort pour ne pas sombrer, les rencontres, la mission enthousiasmante. Donc, à peine assis ensemble, l'émotion à fleur de peau dans ce bref taxi jaune, me voilà comme neuf, à regarder à travers d'autres yeux cet environnement récemment familier. Me voilà un peu plus responsable encore, à devoir faire attention, être prudent... car jusque là... hum!

    Un mois de tourisme équitable diront les new wave, entrecoupé de rédaction un peu pressée de dossiers (encore d'autres puits et un atelier de maraîchage pour "mes" aveugles). Bienvenus dans la peau d'un touriste! Aïe...

    Les transports :
    Pas de chance pour ma protégée, nous allons le lendemain à la gare dès 15h pour entamer le séjour et la remontée vers le grand nord. Pas de chance car malheureusement un train de marchandises a déraillé et tout le système s'en trouve perturbé. Pourquoi me direz-vous... Je vous avais parlé du train dans le dernier message. Je n'avais pas tout dit. En résumé, il n'y a qu'une voie, qu'une paire de rails si vous préférez, pour tout le pays. On se croise à un endroit précis, Bélabo, le milieu du parcours. Cette voie est empruntée par les trains voyageurs mais aussi ceux marchandises (venant de la forêt équatoriale pour la plupart chargés de bois Ikéa). Et l'entretien n'est pas exceptionnel, et la chaleur rend les rails moins adhérents. Et les déraillements sont fréquents, et cela bloque tout le monde. Et nous sommes restés devant la gare, dans un bar à attendre un train annoncé à 1h du matin (donc inutile d'aller dormir), arrivé au final à 4h, reparti pour un nettoyage et revenu à 6h.
    On nous laisse enfin monter après cette nuit éprouvante, installés dans un bar, forcés de boire bière sur bière pour que cela ne ferme pas. Jeux de cartes, tours de magie pour que les Camerounais m'offrent à boire. Mais le train ne part finalement qu'à 8h20 avec très précisément 14h de retard. Sophie est impressionnée de la patience de chacun et même de la sienne. Mais comme on dit souvent, "on va faire comment?". Personne ne vous remboursera, rien ne sert de râler. Résultat, avant même de quitter la capitale, je sais déjà que je serai absent du spectacle de Noël que j'avais tant préparé avant de partir. Je voulais tant couper en deux cet enfant!
    Rapide réflexion sur cet épisode. Peut-être cela vous fait-il sourire, ou confirme tout ce que vous pensez sur l'Afrique. Mais ne croyez pas les gens adorant le retard, ni même dupes. En effet, cela plombe une économie, l'avion étant réservé à une élite. Mais creusons ce problème. A qui donc appartient cette ligne? Tiens donc, Môôssieur Vincent Bolloré si généreux en transports divers avec notre célèbre divorcé, déjà flambant à l'italienne. Mais, aucun effort pour les populations. Logique ultime de la privatisation effrénée et imposée par les programmes d'ajustement structurels. Il y a maldonne ici mais on ne mélange jamais le jeu. Ca ne se fait pas. Forcément, Bollo privilégie les marchandises et n'a pas besoin d'investir plus pour poursuivre son oeuvre de déforestation intensive. Et dire que certains pestent contre l'Etat-Providence... Ca m'afflige.
    Message envoyé. On en apprend tant sur son pays, vu de loin.

   Pour le reste des transports, Sophie aura connu mon quotidien de sardine. Et la douce corpulence des mamans africaines, si fières de leur opulence, vous entourant. Pas de chance d'avoir choisi cette place-là. Et les tentatives de rackets du personnel chargeant les bagages. Et les distances infinies qui vous marquent le postérieur. Apprendre à garder le sourire, l'humour pour désamorcer ces situations de tension morale et physique. Se faire respecter, un vieux truc de sauvage dont nous n'usons plus beaucoup, cela étant induit dans nos relations.
    Allez, j'embraye sur la question de la couleur de peau.


    Les "white"  (prononcez [wat]) :
    En partant de France, nous nous disions avec bonheur que nous ferions l'expérience de vivre en étranger. Mais quelle épreuve! Je vous rassure tout de suite, là où se trouve mon quotidien, il n'y a pas ce problème de manière trop visible, on paraît tout de même un minimum intégré. Mais il suffit de quitter son quartier, son village et hop, nous voilà une inconnue pour les gens. Et interdit de passer inaperçu. On nous appelle, nous siffle. Avec les enfants, c'est mignon ; avec les autres, c'est agaçant. Une part de curiosité, une pointe de jalousie, un soupçon d'agressivité. Sang-froid, sourde oreille, humour, palabre à la rigueur si on a le temps.
    Je le vivais timidement depuis mon arrivée. J'ai compris ma douleur avec la venue de Sophie, belle femme blanche. "Psst", "Ma chérie", "Lâche ton frère". Et des mains qui se promènent. J'ai trouvé dans la Bible ma réponse qui les fait rire : "tu ne convoiteras point la femme d'autrui". L'humour pour masquer l'exaspération.

    Sophie me demandait : ils ont quelle image de nous, les blancs? Réponse complexe mais évidente. L'argent. Cela vient du fait qu'ils nous connaissent trop mal car uniquement sous l'angle de l'expatrié qui roule en grosse voiture climatisée, qui n'a pas besoin de négocier. Ici, je pense qu'ils gagnent au moins par mois 3 ou 4 millions de CFA (4.500 - 6.000€ ; sûrement plus en fait, je n'en ai au fond aucune idée). Je gagne en comparaison - et je vis extrêmement bien - 100 mille CFA (soit 150€). Bref, les camerounais et tous les pays du Sud nous voient comme plein aux as, rêvent de venir chez nous faire fortune. Comprenez bien... L'émigré arrive en France. Il gagne 1.000€ par mois (je ne suis pas sûr qu'on vive très bien avec ça) ; il économisera difficilement pour sa famille du village et leur enverra peut-être chaque mois 100€. Mais de l'autre côté, cela se métamorphose en 65.000 CFA... plus du double du salaire moyen. Alors forcément le mythe s'entretient. Et d'autres rêvent de partir, pour être la fierté d'un village. On a beau leur parler de pauvreté, de morts de froid, de quart-monde, rien n'y fait et n'y fera jamais rien (un peu comme pour la croyance en la sorcellerie). Ils écoutent intrigués mais restent réellement incrédules. "Tu dis ça pour tout garder pour toi, je connais!" Alors, réalisons, diffusons des documentaires sur notre naufrage social. Je les comprends, les films qui passent leur montrent trop de grosses voitures, trop de belles maisons. Un drame se joue à l'heure actuelle avec des départs massifs, des morts tragiques en mer ou au désert. Et un commerce.
    Ils nous connaissent mal... Mais nous, avec nos moyens d'information si sophistiqués, les connaissons-nous seulement un peu?

   
    Voilà assez pour la réflexion.
    La suite dans la session de rattrapage n°3 - second part -.
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Publié dans Vie quotidienne

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