Un week-end à Rhumsiki

Publié le par Benjamin DURIEZ

Pur week-end!

Non, je ne vous fais pas un remake d'un récent film français calamiteux... Je vous raconte juste mon périple en pays Kapsiki.

Nous partîmes 500 et... je déraille. Nous avons quitté Mouda et la Fondation Bethléem à 6h du matin avec un pick-up 4X4. Direction Maroua tout d'abord pour récupérer Jérôme. Plein d'essence chez Total (ça fait mal au coeur mais il faut bien leur donner de l'argent... le prix du litre est exorbitant pour le niveau de vie local, surtout quand on réfléchit à la provenance de ce pétrole - "pas de violence, c'est les vacances"!)

Nous roulons ensuite vers Mokolo sur un bitume d'excellente qualité, fait assez rare pour être signalé, puis commence la piste vers Rhumsiki. Au fait, c'est moi qui conduisait... J'ai vite appris à utiliser le klaxon, mais plus difficilement à maîtriser les creux, rigoles et autres trous de gravier ou d'eau. J'entends les "woutch" de Paola à l'arrière. Au bout de 48 km, soit 1h45, nous atteignons les abords de Rhumsiki. Sur la route, les enfants crient "cadeau", "nassara" et aussi "bonne année" (nous en déduisons que la période touristique est fin décembre)!

Peu avant le villge de Rhumsiki, nous faisons une erreur impardonnable : nous nous arrêtons pour savoir ce que veut ce Camerounais qui court soudainement vers nous. Il veut se faire notre guide, s'appelle Kodji, veut être ami avec l'homme blanc. Bref, nous avons beau lui dire que nous avons un guide qui nous attend, qu'on verra au village proprement dit, qu'il est trop cher, il monte presque de force dans la voiture. Pendant ce temps, notre couple d'Italiens (Marco et Paola donc) se concerte dans leur langue pour que l'autre ne comprenne rien. Nous n'avons pas encore décidé ce que nous souhaitions faire et voir.

Arrivée à Rhumsiki. Il n'y a qu'une rue complètement défoncée, qui monte et descend, quelques hôtels-bars-restaurants. Nous cherchons pour garer la voiture, forcément il n'y a aucun endroit prévu. Notre Kodji (on le déteste déjà tellement il veut nous forcer à le suivre) nous répète inlassablement d'aller à "La Casserole" pour y laisser la voiture. Pendant ce temps, Jérôme négocie par la fenêtre avec des enfants une visite de deux jours. Leur prix est alléchant : 10.000 F CFA (15€) pour 4! Kodji nous parle de 30.000. Au bout d'un moment, nous lui faisons comprendre que sa proposition ne nous intéresse pas. Il devient furieux et réclame que nous l'indemnisions pour qu'il rentre là où nous l'avons récupérer. La patronne de la Casserole fait office de juge et estime que c'est à nos petits guides de lui payer les 1.000 francs qu'il réclame. Ceux-ci refusent, nous nous installons dans la Casserole (c'est à peu près ce que nous avons ressenti : nous étions dans une casserole) et commençons à creuser les modalités de nos jeunes guides. Ca augmente car les 10.000 du départ ne comprennent pas l'hébergement en saré traditionnel ni les guides ni l'eau ni le parking. La patronne leur fait comprendre qu'ils doivent être sérieux pour l'honneur du village. Paola le prend entre quat' z'yeux et lui fait promettre avec son accent italien "tou é soul dé ta plopositzione?" Je sens qu'on va se marrer! On accepte pour en finir.

Je raconte ça comme ça, mais imaginez cette négociation inextricable au milieu des imprécations de la moitié du village, Kodji les ayant ameutés pour obtenir son argent. On essaie de nous vendre des amulettes, des chapeaux en paille "climatisés". Les enfants s'en prennent plein la tête, ils restent stoïques, de vrais petits hommes d'affaires de 10 et 13 ans. Au bout d'un moment, l'un d'eux va donner son "indemnité" à l'autre fou qui devient d'un coup notre ami puis s'éloigne.

Nous achetons enfin de l'eau (8 bouteilles) et du pain pour notre déjeuner et le lendemain matin. Il est 10h et nous partons en trekking comme ils disent. Nos guides sont en tongs, nous en chaussures de marche high-tech. La ballade débute par la sortie du village où un barrage permet aux enfants de se baigner, puis commence la montée. Tout à coup nous apprenons que nous sommes au Nigéria. Ok, un pays de plus foulé. Nous croisons des chevaux, des enfants - bergers qui réclament des cadeaux. La montée est rude et l'orage se met à gronder. Le vent se lève et une forte pluie survient brutalement, nous obligeant à nous abriter.
La randonnée se poursuit et nous arrivons à un col nous permettant d'avoir une vue magnifique sur la verdure de la vallée. Les pics jaillissant des pentes sont impressionnants, la brume s'y accroche. On distingue en contrebas quelques cases. Des chasseurs et les garde-frontières. Je précise que tout est entièrement sauvage, aucun chemin n'est tracé, sauf par les troupeaux de zébus. Vient ensuite la descente vers la vallée, un peu périlleuse, l'herbe et les caillous étant détrempés. Nous avons deux petits cabris infatigables qui nous précèdent tout en faisant les commentaires, nous faisant découvrir de nouveaux fruits vraiment bizarres (un truc genre cerise noire à l'extérieur, mais plus chocolat-amande à l'intérieur au goût de je ne sais pas quoi - je me rince la bouche).

Nous atteignons enfin le coeur de la vallée. La vue sur les différents pics est imprenable, on se sent partie intégrante du lieu... Depuis que je suis revenu, j'ai comme une sensation de vide en revoyant les photos. Nous arrivons ensuite, après 2 bonnes heures de marche, à notre saré traditionnel. On nous montre notre boukarou (case ronde en terre). Nos hôtes qui sont des artisans fabriquant des guitares et autres instruments nous les présentent. C'est vraiment beau, mais trop fragile et nos sacs sont déjà pleins. "Mais ça se démonte pour l'avion". Non désolé nous n'achèterons pas, merci. Après cette première prise de contact dans ce village de 2 familles réellement au milieu des champs et de la vallée, nos guides nous font monter jusqu'au pic de Zivi (le plus haut sur les photos) pour qu'on le touche. Perso, ça m'était égal mais bon pourquoi pas continuer à risquer sa vie. Nous rencontrons des chenilles urticantes, des bestioles qu'on ne voit pas mais les enfants nous montrent des arbres en nous serinant "danger danger!" Le ventre vide, le corps fourbu, nous redescendons dans notre case pour la soirée. Il est 15h. Nous grignotons peu à peu depuis notre départ l'énorme pain tout mou acheté à Rhumsiki. En espérant que les enfants auront su trouver le cuisinier idéal pour le dîner.

Nous profitons de la fin de journée pour nous rafraîchir dans la rivière voisine. Le calme est reposant, les pics nous entourent, protecteurs. Il fait beau maintenant. Je discute longuement avec Jérôme de nos missions, de notre acclimatation, on casse du sucre sur les autres (surtout les Italiens et les autres volontaires DCC)... Bref, un moment génial! (ami volontaire, je plaisante pour le cassage de sucre bien entendu)

En attendant le repas, nous jouons avec les enfants des deux femmes de l'hôte de céans. Cameroun--septembre-2007-195.jpgIls sont vraiment sales, nous aussi, mais que vive et soit longtemps préservé ce trou du c.. du monde! La nuit tombe tranquillement, nous goûtons à ce temps qui file peu à peu au fil des rires et de l'attente. Les enfants jouent inlassablement "au clair de la lune" à la guitare et au violon (rien à voir avec les nôtres). Un troupeau de chèvres rentre dans la maison puis un troupeau d'ânes. Et oui, en se serrant il y a la place! Nous mettons la natte pour manger, allumons les bougies et le festin commence. Notre cuisinier a 18 ans et du talent. Au menu : boule de maïs avec sa sauce arachide et viande de zébu ; riz et sauce tomate extra-bonne. Nous nous régalons et laissons le reste à la famille.

Viennent ensuite les discussions avec les enfants sur leur avenir (aide-soignant et militaire), leur famille, le foot (très important le foot, surtout quand je dis que Jean II Makoun joue à Lille près de chez moi). J'apprends que le Père Christian Duriez (un cousin issu de germain de mon grand-père) est une star ici : il a vécu chez les Kapsiki plus de 20 ans et revient dans un mois.
Nous sommes tout à coup interrompus par des cris de femmes venant des champs voisins, qui se rapprochent. Un enfant nous apprend qu'il vient d'y avoir un décès, à l'instant, d'un petit de 2 ans. L'enterrement a lieu aussitôt. Des groupes de femmes passent devant la maison, hurlant à la nuit leur douleur. Se frappant la poitrine, en pleurs. Puis une femme criant plus fort que les autres survient, sur le seuil du saré. Elle s'effondre en poussant des cris souterrains. Cela dure de longues minutes. Nous sommes à 2 mètres d'elle, silencieux, sans trop comprendre. Nous apprendrons le lendemain en posant timidement la question que c'était la maman. Nous sommes pétrifiés, gênés d'être là, si blancs dans cette sombre nuit. La mère entre enfin, supportée par d'autres femmes, notre hôte va chercher sa pelle pour la petite tombe. Et les supplications continuent, lancinantes et vibrantes. Toute la vallée résonne, lui renvoyant douloureusement son deuil soudain.

Au bout d'une heure, cette pauvre femme partie, nous filons nous coucher sans mot dire. Une nuit difficile s'entame, entassés à quatre, sur la natte, avec un vélo et des bouteilles de wisky nigérian. Je compte les heures entre les ronflements de Jérôme et un mal de dos qui se déclenche. Départ le lendemain à 6h30 complètement vidé, pour retrouver Rhumsiki et la civilisation. Le ciel est magnifique et nous arrivons donc en ce dimanche matin au marché. Nous allons consulter le sorcier aux crabes, don transmis de père en fils. Je vous annonce que le Stade Rennais (Jérôme est breton) sera champion de France, mais si ce n'est pas cette année, ça viendra!
Petit tour au marché, beignets, bière de mil rouge et blanc, puis déjeuner dans un restau excellent où la spécialité est la pizza Kapsiki mélangeant sur une pâte traditionnelle mille et un légumes. Délicieux!

Nous quittons vers 13h Rhumsiki avec à bord nos guides désireux de visiter un ami à Mokolo, nous nous arrêtons un instant pour saluer caustiquement le fameux Kodji, Jérôme conduit sur la piste. Nous récupérons à Mokolo un physiothérapeuthe camerounais de la Fondation (complètement bourré d'un mariage ou d'un enterrement ou du vol de ses chèvres, nous n'avons rien compris). En l'attendant, nous fermons la voiture avec les clés dedans. Tout le quartier vient aider pour baisser les vitres et au bout d'une heure, nous reprenons enfin la route pour Mouda!

Voilà, vous savez (presque) tout de ce week-end riche en émotions. Un conseil : ce paysage et cette région valent le voyage. Je vous attends!

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Publié dans Tourisme

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