A la découverte du pays Kapsiki
(Je ne sais pas si vous avez vu, mais j'ai ajouté des photos dans l'album "pays Kapsiki" et une dans "environs de Mouda". J'ai trouvé un logiciel - autosticht, en démo - qui fait des panoramas automatiquement... Et ça rend ce que vous verrez, je trouve ça vraiment impressionnant!)
Je suis parti vendredi matin pour Maroua, le départ avec l’oncle prêtre ayant été avancé au lendemain matin. Jérôme trouvant ces petites vacances trop longues n’a pas souhaité m’accompagner, alors pour éviter de me retrouver trop seul, une volontaire italienne est venue avec moi. Elle s’appelle Alice (prononcer [alit∫e] et je ne donnerai pas son âge car ça ne se fait pas).
Commençons par le commencement : la journée du vendredi avait été décrétée la veille au soir fériée par la radio, car les musulmans fêtaient le ramadan et le grand manitou affirmait avoir vu la lune réapparaître. Personnellement, je n’ai pas vu grand’ chose mais c’est mieux pour moi que ça tombe un vendredi, car le samedi est chômé de toute façon pour la recherche de financements (en général). Par contre, une femme m’avait appris la semaine avant qu’il fallait à tout prix que cela ne tombe pas un vendredi car ce jour est sacré pour la prière et cela risquait d’entraîner la mort de plusieurs chefs de village. Et je ne suis pas le seul à avoir entendu cette étrange histoire. Soit… Arrivée à Maroua chez Thierry et Martine, mon repère habituel, ma bulle familiale camerounaise. Les enfants étaient fous de joie de n’avoir pas eu école. Repas très léger car la journée est consacrée à la visite des amis et il faut manger à chaque fois. Jérôme avait déjà testé le voisin Bachirou et il n’en pouvait plus. Un ami Alioum était prévu vers 16h30. L’Extrême Nord est majoritairement musulman, et se promener dans les rues lors des fêtes est un régal pour la vue. Les enfants sont parés de gandouras richement brodées, coiffés de la toque t
raditionnelle. Les femmes sortent leurs ornements, les talons, les sacs… Le noir de la peau devient dorure. Tout respire la joie simple de fêter ensemble, musulmans et non musulmans. Et oui, après une courte sieste et un bout de lecture aride de Totem et tabou de Freud (terminée le mardi), je me retrouve bel et bien à fêter la fin du sumaï, sur les tapis dans la cour de la jolie maison d’Alioum le vendeur d’artisanat, au cœur du Maroua historique. Y résonnent les rires, les grandes salutations, la vie est hors des murs et le soir tombe doucement sur notre copieux repas partagé au-delà des religions (je ne connais pas trop la mienne soit dit en passant). Je commence à être tout à fait adopté par les enfants de Thierry et Martine. Ils forment tellement une famille qu’on en oublie les histoires tragiques. Même Jérôme qui ne conçoit pas la paternité est tout bouleversé parfois. Qu’il est mignon !
La nuit tombe et il est temps de redevenir soi-même en brisant le ramadan par une bonne bière ! Et une Guinness pour ne pas faire les choses à moitié…
Le lendemain, nous partons de la Procure pour Mokolo, vers le Nigeria à une heure de route. Le diocèse a mis à la disposition du Père un petit Suzuki je crois, répondant au nom de Jimny. Il nous sera bien utile comme vous le verrez par la suite. Nous emmenons Jeanne d’Arc, une pré-novice de l’Ouest qui passera un an à Mokolo, pour tester. La route est excellente jusque Mokolo, d’un bitume autoroutier. Et nous mettons effectivement une heure. Nous livrons Jeanne d’Arc (sans mauvais jeu de mot bien sûr) et repartons après un morceau de poulet avec caramel aux arachides (à 9h du matin, un régal), direction Koza et sa plaine. 19 km, une heure de route. Le Père est un as du 4X4, manip’ du « surmultiplié » ou « crabot » pour les intimes. La route est en pierre apparente, comprenez qu’elle vous remonte l’estomac plus haut que l’œsophage après un certain temps. Les motos passent plus rapidement. Malgré tout, cahin-caha nous arrivons au but. La mission catholique de Koza pour être exact. Le trajet est agrémenté de détails piquants de la situation il y a 40 ou 50 ans. Le paysage de la plaine est vraiment riche, verdoyant. La fraîcheur (relative) permet de retarder les effets de la saison sèche. Les cases sont construites différemment, leur toit est beaucoup plus fin et pointu ; il s’agit des mafas (le Père parle leur langue, mais pas très bien dit-il modestement).
Je conduis pour la route du retour, je m’en tire correctement selon mon copilote. La remontée par le col nous offre des panoramas somptueux. Nous allons voir le barrage de masse de Mokolo en faisant un petit détour. Pile poil pour le coucher du soleil. Ce lac artificiel est encadré de collines où se nichent deci-delà des sarés familiaux, au creux des rochers, presque invisibles. Le tout prend feu soudain, lorsque le soleil lance un ultime rayon. Et nous repartons, dans la prime obscurité, pour loger au pré-noviciat des Oblats de Marie, la congrégation du Père. France – Angleterre… Non merci, je choisis une bière en contrebas, dans un quartier où les gens continuent de fêter le ramadan, sans être musulmans je crois bien.
Dimanche 14 octobre
Le Père dit la messe à Koussahaï (h arabe). Mais il faut d’abord changer la roue crevée de la veille que nous n’avions même pas remarquée. Notre homme de Dieu s’en charge en dénichant le réparateur. La messe est en langue Oula, une ethnie tampon entre Mafas et Kapsikis. Le Père a l’air comme un poisson dans l’eau, les gens sont éblouis de le revoir. Il blague avec les gens, reconnaît à peu près tout le monde. Le repas nous est offert par un des fidèles. Une petite boule de mils rouge et blanc, sauce tomate – oignon. Ca passe encore mieux avec un bon bil-bil. Le Père boit beaucoup, se marre avec ses potes en quelque sorte. Les anciens (qui ne dépassent pas les 45 ans je précise) lui tapent dans le dos, il nous traduit un peu les souvenirs ressassés. Je fais remarquer à Alice qu’on est gentil d’accepter une femme ici. J’ai l’impression de pouvoir enfin observer à loisir les Camerounais sans être l’intrus aux grosses bottes qui perturbe la vie quotidienne. Pour une fois, l’attention des gens est focalisée sur quelqu’un d’autre et je n’existe presque pas. Je ne connaissais pas même l’existence du Père Duriez il y a 5 mois, me voici avec lui au Cameroun, éprouvant une admiration et une sorte de tendresse infinie pour ce vieil homme au sourire malicieux, africain jusque dans le chapeau traditionnel.
Après ce bon moment, nous allons faire un tour au marché de Rhumzu (rhoumzou), boire le bil-bil encore (je me fais réprimander car je porte la calebasse à mes lèvres de la main gauche ; mais je suis gaucher !), discuter le coup avec les jeunes, leurs rêves (Paul Biya pour l’un). Je demande pourquoi tous les enfants crient « cadeau » sur le bord de la piste en pays Kapsiki. Ils veulent un cadeau, merci j’avais compris, celui qui a dit ça peut sortir ! Le jeune homme me répond que c’est de ma faute, que je n’avais qu’à pas donner la première fois, ni les suivantes d’ailleurs. Donc forcément, comme certains donnent, ils demandent et parfois agressivement, en se faisant passer pour orphelins. Il a bien conscience du problème de cette quête incessante et gênante pour celui qui n’est pas juste un touriste. Mais un nassara est un nassara et il est forcément riche. Alors, vous qui vous promenez peut-être dans des endroits où les niveaux de vie s’effondrent, faites comme le jeune Boniface me conseille : dis au moins bonjour, ne donne pas si tu ne connais pas et ne leur en veut pas, c’est ta faute. Depuis je me fatigue à dire bonjour, au risque de voir la voiture partir dans le décor.
Lundi est la journée phare car nous allons à Sir, le village de broussard reculé jusqu’à fatiguer où le Père a duré beaucoup beaucoup (un peu de français camerounais). Mais la route est longue surtout quand vous avez quelqu’un qui est curieux de tout retrouver. Alors à la moindre chapelle, marché aux goyaves ou piste rocailleuse qui s’écarte de notre destination, nous stoppons, il discute en Kapsiki (ça y est, il est chez lui), nous faisons un détour, nous nous perdons aussi. Après une escale rapide à Mogode (mogodé), à la mission tenue par le seul Père Angelo, nous allons vraiment à Sir. La route est dégueulasse s’offusque le
Père. Dire qu’en 60 on passait en 2CV. Je commence à vraiment me sentir mal, remué comme un sac à l’arrière. On a beau admirer le paysage, ses pics monolithiques jaillissant brusquement de terre que j’avais vus il y a tout juste un mois, on ne pense qu’au moment où le voyage finira. Nous prenons en route un ami du Père qui passait par là et enfin, nous atteignons la mission de Sir, tenu par Malachie, Père Camerounais du sud. Un étranger. Repas rapide car un peu tardif, après avoir feuilleté l’album photo des années de présence du Père Christian Duriez. On y voit les fêtes traditionnelles, l’évolution des communautés, les mêmes paysages sur papier jauni. Et un jeune homme de 27 ans, en tenue de missionnaire, le crucifix à la ceinture, épée céleste. Et je reconnais mon grand frère. Et oui, chez Duriez, il y a quand même une petite marque de fabrique.
Et ensuite, c’est l’émeute au marché. Sarko en meeting ce n’est rien à côté. Les gens crient de partout, affluent de nulle part, se pressent, nous pressent, nous serrent les mains, rient aux éclats, veulent tous nous offrir quelque chose. Des jeunes garçons essaient de marier leur sœur avec moi, un coup je me dis marié en France, si ça ne suffit pas je dis qu’Alice ici présente est ma tendre épouse et si vraiment elles insistent, je deviens le Père Duriez bis. Ca marche mieux déjà. De son côté, le Père semble à l’aise, il fait rire les gens en dialecte, sait trouver le mot qui ravit chacun (et que je ne peux comprendre). Et il apaise aussi car beaucoup de gens viennent lui annoncer des décès de ses connaissances, anciennes ouailles. Parfois, certains de mort violente par les coupeurs de route en revenant d’un marché avec le produit de la vente des oignons. Ca, il ne faut pas croire que tout est rose et qu’on vit vieux !
Au bout de deux heures, ça devient usant alors on se retrouve autour de quelques calebasses de bil-bil. Ici il se boit frais, mais très pimenté (je n’avais jamais testé) et avec une aubergine dedans (ça non plus, mais c’est diablement bon). Alice se retrouve « vendue » pour la cérémonie de l’amalia, où les gens lors d’un mariage viennent faire des cadeaux à la famille. Chacun ajoute plus qu’il ne possède, c’est le fegue, l’honneur traditionnel. A cet instant, nous négocions plutôt la dot avec le Père. Un homme est prêt à mettre 100.000 F.CFA (150€), je fais un peu monter les enchères en grimpant à 1 million pour qu’on gagne un peu d’argent pour la Fondation. Personne ? Dommage… Le cercle des amis se resserrent, et restent alors les « grands vieux », les anciens honorables. Nous partons quand la nuit est tombée, le Père me fait le cadeau de me laisser conduire, il a un peu bu. J’ouvre autant que je peux les yeux pour distinguer les trous, les pierres, les termitières. Nous progressons sans encombres… à mon grand étonnement !
Nous arrivons à Mogode, la population continue de fêter la fin du ramadan... car le chef craint pour sa vie, la date officielle étant tombée un vendredi! Donc on boit, on danse pour que la situation soit favorable au chef et qu'il soit protégé.

Le lendemain, après une belle nuit de repos, journée repos annoncée par le Père. Le matin, visite de l’école primaire privée qu’Angelo vient d’ouvrir pour vider un peu celle publique où s’entassent 290 élèves au niveau CP ! Nous nous promenons dans Mogode, sur une hauteur d’où s’offre le Nigeria. Pas de frontières, d’ailleurs ils sont en train de les redessiner selon le sens des cours d’eau, coupant dorénavant en deux les villages. Nous passons le reste de la journée à Rhumsiki où le Père essaie de vendre ses livres sur l’ethnie Kapsiki en les étalant dans les hôtels. J’y retrouve mes petits guides de la dernière fois. Et le repos est agréable en face de la vallée où nous avions marché, les pics impassibles et la verdure abdiquant.
Mercredi est une journée moins trépidante. Nous nous rendons à Guili, un village loin et surtout longtemps après Rhumsiki, sur l’ancienne route vers Garoua. Le Père nous affirme qu’avant, le trajet prenait 30 minutes, je ne le crois pas… Nous avons mis 2h30, la route ressemble à une mer démontée. Là-bas, seul un Frère congolais est là, devant sa télé. Il s’arrange pour que nous puissions manger malgré notre arrivée impromptue. Devant des Chiffres t des Lettres. J’explique le principe à Alice qui me regarde interloquée quand je lui apprends que cela dure depuis depuis… J’ai un peu honte d’être Français sur ce coup-là ! Sans être sûrs d’avoir compris le but de notre venue (pour Alice et moi), Jimny nous ramène dans l’après-midi à bon port malgré l’essence frelatée nigériane que nous lui servons. Par contre, nous ne comprenons pas, mais la carrosserie s’est tordue au niveau de la portière du conducteur, nous n’avons pourtant eu aucun choc. Tant pis, notre fidèle destrier sera rendu à l’évêché à Maroua dans cet état et avec toutes les griffures sur le métal, les fientes de poulet dans le coffre et beaucoup de kilomètres de piste en plus (ça compte triple, au moins). Autour d’une bière apaisante, Alice et moi décidons de rentrer le lendemain à la Fondation et non le vendredi. Ce que nous faisons donc en tentant l’autostop entre Mogode et Mokolo. Peine perdue donc une moto nous emmène, ensemble, en surcharge comme ils disent, avec les gros sacs. 50 minutes de piste, en plein soleil. A Mokolo, nous n’attendons que trois quarts d’heure un taxi-brousse. Au début, il est vide, enfin nous ne sommes que le nombre prévu. Puis, il s’arrête le long du chemin pour que des gens montent. Et nous voilà tout recroquevillés. On nous laisse à un carrefour pour éviter d’aller jusque Maroua. Et là j’envoie Alice faire du stop, et forcément ça marche, mais parce qu’un Italien de Yaoundé que l’on croise parfois à la Fondation passe par là.
Retour au bercail, et ces souvenirs au fond du sac.
P.S. : bon, disons-le, j’ai peut-être fait une crise de palu juste avant le départ pour cette expédition montagnarde. Peut-être car j’avais quelques symptômes malgré la malarone et selon le test de la goutte épaisse effectué à l’infirmerie de la Fondation, j’étais positif, un peu seulement (il paraît qu’à la Fondation c’est toujours positif). Je me suis retrouvé à ingurgiter la quinine et c’est surtout ça qui m’a un peu détruit. J’ai même cru que je n’irai pas avec le Père. Ce médoc produit les mêmes effets que la maladie, ils le donnent aux enfants (en trop grande quantité ça rend sourd, ou handicapé…). Effectivement, je n’ai presque plus rien entendu pendant 24h, je ne sentais plus mes jambes, je transpirais abondamment. J’ai préféré prendre autre chose et ç’a été mieux immédiatement. La quinine n’est donc indiquée que pour les gros gros palu.
A bientôt et désolé de n’avoir pas publié plus tôt sur le blog, mais je voulais avancer un dossier pour un centre de formation pour aveugles… C’est en bonne voie !
(et je m’excuse aussi pour les messages à rallonge que je poste ; dites moi – gentiment – si c’est trop)